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Dossier

Culture et traditions créoles

Une société née de la traite, de l’engagisme et de l’immigration, qui a fabriqué en trois siècles une langue, une musique, une cuisine et une architecture qui ne ressemblent à rien d’autre. Voilà de quoi elles sont faites.

Avant le dix-septième siècle, l’île était vide. Toute la population réunionnaise descend donc d’arrivants : colons français, Malgaches et Africains de l’Est déportés en esclavage, engagés indiens venus du Tamil Nadu après l’abolition, marchands du Gujarat, commerçants chinois, Comoriens. Le créole réunionnais n’est pas une composante de cette société : c’est le résultat.

20 déc. 1848l’abolition de l’esclavage
2009le maloya inscrit à l’UNESCO
4grandes religions pratiquées
2langues au quotidien

Le maloya et le séga

Ce sont les deux musiques de l’île, et elles n’ont pas le même statut historique.

Le maloya

Né dans les camps d’esclaves, d’origine africaine et malgache, le maloya est une musique de transe et de parole. Il repose sur le roulèr, un gros tambour que le musicien enfourche assis, le kayamb, un hochet plat fait de tiges de canne remplies de graines, et le pikèr, un bambou frappé. La structure est celle de l’appel et de la réponse : un soliste lance, le chœur répond, et la pulsation monte lentement pendant dix ou quinze minutes.

Longtemps marginalisé, parfois réprimé, le maloya n’a été réhabilité qu’à partir des années soixante-dix, porté par des chanteurs comme Firmin Viry, Granmoun Lélé ou Danyèl Waro, souvent dans un contexte politique. Il est inscrit depuis 2009 sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO. Il se joue aujourd’hui partout, du servis familial à la scène internationale.

Le séga

Plus léger, le séga est une musique de bal : mélodies marquées par l’Europe, accordéon, guitare, triangle et maravann, danse en couple. Pendant la période où le maloya était tenu pour subversif, le séga était la musique créole qu’on pouvait jouer sans ennui. Maxime Laope, Benoîte Boulard et Michel Admette en restent les grandes voix.

Le kabar

Un kabar, c’est un rassemblement : des musiciens, un cercle de gens, à boire et à manger, souvent dehors, souvent gratuit, rarement annoncé à l’avance — dans une cour, sur une place, à l’occasion d’une fête ou sans occasion du tout. Ce n’est pas un concert : il n’y a pas de scène, et la frontière entre les musiciens et le public est volontairement floue.

Il faut le distinguer du servis kabaré, cérémonie familiale adressée aux ancêtres, avec offrandes et maloya. Celle-là ne se visite pas : on y est invité, ou on n’y va pas.

Les fêtes religieuses

Quatre religions coexistent sans friction notable : le catholicisme, majoritaire, l’hindouisme tamoul, l’islam sunnite apporté par les marchands gujaratis — la mosquée de Saint-Denis est l’une des plus anciennes de France — et les cultes chinois des ancêtres. Les fêtes de chacune sont suivies bien au-delà de sa communauté.

Le Dipavali de Saint-André

La fête des lumières tamoule, célébrée en octobre ou en novembre selon le calendrier lunaire. Saint-André, dans l’Est, en fait la manifestation la plus importante de l’île : illuminations, défilés de chars, danses, kolams tracés en poudres colorées. La date change chaque année : vérifiez-la avant de caler votre séjour.

Le Nouvel An tamoul et la marche sur le feu

Le Nouvel An tamoul se célèbre en avril, dans les temples, avec offrandes, prières et repas partagés : plus intime que le Dipavali. La marche sur le feu voit les pénitents, après une longue période de jeûne, traverser un lit de braises ; elle se tient dans les temples en fin d’année civile. On peut parfois y assister, à condition de se renseigner auprès du temple et de respecter les consignes données sur place.

Le 20 décembre

C’est la date qui structure l’année réunionnaise. Le 20 décembre 1848, l’abolition de l’esclavage est proclamée dans l’île. On appelle ce jour la Fèt Kaf, et il est férié localement.

Ce n’est pas une commémoration sombre. Dans les semaines qui précèdent et le jour même, les communes organisent kabars, concerts de maloya, défilés et repas de quartier. C’est le moment de l’année où la culture de l’île est la plus visible dans la rue.

Pour comprendre ce qui est commémoré, le musée historique de Villèle, à Saint-Gilles-les-Hauts, occupe une ancienne propriété sucrière esclavagiste et aborde le sujet de front. Le musée Stella Matutina le traite par la filière de la canne à sucre.

La cuisine comme preuve

Le métissage est plus lisible dans une assiette que dans n’importe quel discours. Le carry vient de l’Inde par son nom et s’en éloigne par sa composition ; le massalé est un mélange d’épices tamoul adapté sur place ; les bouchons sont chinois, les samoussas indiens ; le rougail morue utilise un poisson pêché dans l’Atlantique nord et apporté par le commerce colonial ; les brèdes viennent du jardin malgache. Tout cela est servi ensemble, sur du riz, dans la même assiette. Voir notre page sur la cuisine réunionnaise.

L’architecture créole et le guétali

La case créole répond à un climat, pas à une mode. Surélevée pour laisser passer l’air et l’eau, couverte de bardeaux de tamarin ou de tôle, elle s’ouvre sur une varangue, galerie couverte où se passe la vie : on y reçoit, on y mange, on y dort.

Les lambrequins, ces dentelles de bois découpé qui bordent les toits et les ouvertures, ne sont pas qu’un ornement : ils cassent le ruissellement de la pluie et protègent les façades.

Le guétali est le détail le plus réunionnais de l’ensemble : un petit pavillon construit à l’angle du mur de clôture, dans lequel on s’asseyait pour observer la rue sans être vu. Le nom vient du créole, « guète ali », regarde-la : il dit beaucoup d’une société où l’on tenait à savoir ce qui se passait dehors sans sortir de chez soi.

Les plus beaux ensembles se visitent à Hell-Bourg, à Entre-Deux, à Cilaos et dans les quartiers anciens de Saint-Denis.

La langue

Le français est la langue officielle et tout le monde le parle. Le créole réunionnais est la langue de la vie quotidienne, de la famille et de l’humour, parlée par la quasi-totalité de la population. Il a une grammaire propre et une graphie encore débattue, d’où les orthographes variables que vous verrez sur les enseignes. Vous n’avez aucun besoin de le parler : quelques mots suffisent à montrer que vous écoutez.

  • Bonzour : bonjour. Mèrsi : merci. Dalon : l’ami.
  • Koman i lé ? : comment ça va ? On répond mi lé la.
  • Marmaille : les enfants. Gramoun : la personne âgée, avec respect.
  • Bat’ karé : flâner, se promener sans but. Na pwin : il n’y en a pas.
  • Zoreil : un métropolitain. Dit sans agressivité, mais c’est un mot qu’on reçoit plutôt qu’on n’emploie.

Un point délicat pour finir. Les Réunionnais désignent couramment les origines — kaf, malbar, zarab, yab, sinwa — dans la conversation ordinaire, sans hostilité. Ces mots appartiennent à un usage interne et à une histoire précise : écoutez-les, mais ne les reprenez pas, ils ne sonnent pas pareil dans votre bouche.