Dossier
La canne à sucre, colonne vertébrale de l’île
Elle couvre la moitié des terres cultivées, façonne les paysages depuis trois siècles et fait vivre des milliers de familles. Comprendre la canne, c’est comprendre La Réunion.
On la traverse sans la voir, en montant vers les Hauts. Pourtant la canne à sucre raconte à peu près tout de l’histoire de l’île : l’esclavage, l’engagisme, l’industrialisation, puis la lente concentration qui a réduit douze usines à deux.
Deux usines pour toute l’île
Il en restait une douzaine dans les années soixante. Il en reste deux.
Bois-Rouge, à Saint-André, traite la canne du nord et de l’est. Le Gol, à Saint-Louis, celle du sud et de l’ouest. Chacune broie plus de huit cent mille tonnes par campagne, et produit aussi de l’électricité en brûlant la bagasse, ce résidu fibreux qui reste après extraction du jus.
Cette bagasse fournit près d’un dixième de l’électricité réunionnaise pendant la campagne. C’est un point que peu de visiteurs connaissent, et qui change le regard qu’on porte sur ces cheminées.
Ce qu’on peut visiter
Les usines elles-mêmes ne se visitent qu’exceptionnellement, pour des raisons de sécurité. En revanche, plusieurs lieux racontent la filière.
Le musée Stella Matutina, à Piton Saint-Leu, occupe une ancienne usine sucrière. C’est le meilleur point d’entrée : machines d’origine, parcours sur l’esclavage et l’engagisme, scénographie soignée. Comptez trois heures.
La Saga du Rhum, à Saint-Pierre, prolonge l’histoire côté distillation, dans l’enceinte de la distillerie Isautier.
Les distilleries en activité se visitent presque toutes : Savanna à Bois-Rouge, Rivière du Mât à Saint-Benoît, Isautier à Saint-Pierre.
Du sucre au rhum
La distinction mérite d’être posée, parce qu’elle se retrouve sur toutes les étiquettes.
Le rhum traditionnel, dit de sucrerie, se distille à partir de la mélasse, ce sirop épais qui reste quand on a extrait le sucre. C’est l’essentiel de la production réunionnaise, et la base des rhums arrangés.
Le rhum agricole se distille directement à partir du jus de canne frais, le vesou. Plus rare ici qu’aux Antilles, plus végétal en bouche.
Le rhum arrangé n’est pas une catégorie de distillation mais une préparation : on fait macérer fruits, épices ou plantes dans du rhum blanc. Vanille, letchi, faham, combava. Chaque famille a sa recette, et chaque restaurant vous en proposera un.
Les sucres spéciaux
La Réunion produit des sucres roux non raffinés qui n’ont rien à voir avec le sucre blanc industriel. Le sucre de canne blond, le Muscovado aux arômes de réglisse, et le sucre de canne complet qui conserve toute la mélasse.
Ils se trouvent dans les marchés forains et directement chez certains producteurs.
Traverser les champs
La route des Tamarins offre les plus belles vues sur les parcelles en terrasses de l’ouest. Mais c’est en montant vers les Hauts, par les petites routes de Saint-Joseph, de Sainte-Rose ou de la Plaine des Palmistes, qu’on comprend l’échelle : la canne grimpe jusqu’à huit cents mètres d’altitude, et les parcelles épousent chaque pli du terrain.
En fin de campagne, les brûlis dégagent une odeur sucrée reconnaissable à des kilomètres. C’est une pratique en recul, mais elle marque encore les mémoires.