Dossier
Jardins, parcs et plantes
La Réunion est l’une des rares îles tropicales à avoir conservé une large part de sa végétation d’origine. Ses jardins ne sont pas des décors : ce sont des conservatoires, et ils se visitent comme tels.
L’île est sortie de l’océan il y a trois millions d’années, nue. Tout ce qui pousse ici est arrivé par le vent, par les oiseaux ou par la mer, puis a évolué sur place dans l’isolement. Ce huis clos a produit une flore qu’on ne trouve nulle part ailleurs, dont une part tient aujourd’hui à quelques hectares.
L’endémisme réunionnais, concrètement
Environ un tiers des plantes à fleurs et fougères réellement indigènes de l’île sont endémiques : elles n’existent à l’état naturel qu’ici ou dans l’archipel des Mascareignes. Ce taux s’explique par le relief : entre le littoral et les trois mille mètres du Piton des Neiges, l’île empile des étages de végétation très différents, chacun ayant produit ses propres espèces.
La forêt semi-sèche de l’Ouest est la plus menacée : il n’en subsiste que des lambeaux, du côté de la Grande Chaloupe, et elle fait l’objet d’un programme de reconstitution. La forêt de bois de couleur des Bas ne survit à peu près intacte qu’à Mare Longue, dans le Sud sauvage. Plus haut viennent la forêt de bois de couleur des Hauts, la tamarinaie, puis les landes d’altitude à branle vert, rases et grises, sur les pentes du Volcan.
Le Parc national occupe le cœur de l’île, et les pitons, cirques et remparts sont inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO au titre des sites naturels — un classement qui porte sur ces paysages et sur la flore qu’ils abritent.
Trois jardins à connaître
Ils ne font pas le même métier : l’un conserve, l’un enseigne les usages, l’un raconte l’histoire coloniale des plantes.
Le Conservatoire botanique national de Mascarin
À Saint-Leu, sur les pentes des Colimaçons, dans un domaine créole du dix-neuvième siècle. C’est le lieu le plus sérieux de l’île pour comprendre sa flore, avec une double fonction : jardin ouvert au public, et conservatoire scientifique chargé de la sauvegarde des espèces menacées des Mascareignes.
Le parcours est organisé par milieux et par familles : palmiers, plantes succulentes, plantes aromatiques et médicinales, espèces des forêts sèches. On y voit des plantes dont il ne reste parfois qu’une poignée de pieds sauvages, comme le bois de senteur blanc. Prenez la visite guidée si l’horaire le permet : sans explication, un conservatoire ressemble à un jardin ordinaire ; avec, il devient la grille de lecture de tout ce que vous verrez ensuite en randonnée.
Le Jardin des Parfums et des Épices
À Saint-Philippe, dans le Sud sauvage, installé à l’intérieur même de la forêt de Mare Longue, sur une coulée de lave ancienne. Ce n’est pas un jardin planté sur un terrain nu : c’est un sous-bois de forêt primaire dans lequel ont été introduites, au fil des décennies, des centaines d’espèces utiles.
On y marche à l’ombre, sur un sol de lave couvert de racines, entre vanille, poivriers, giroflier, cannelier, muscadier, curcuma, combava et toute la pharmacopée créole. La visite se fait obligatoirement accompagnée, et c’est tant mieux : l’intérêt du lieu tient aux usages — ce qu’on mange, ce qu’on soigne, ce qu’on distille — que seul le guide peut raconter. Prévoyez de quoi vous protéger des moustiques.
Le Jardin de l’État
En plein centre de Saint-Denis, le plus ancien jardin botanique de l’île, créé au dix-huitième siècle comme jardin d’acclimatation : on y testait les plantes rapportées d’Asie et d’Amérique avant de les diffuser dans les colonies. Le café et les épices sont passés par là.
C’est aujourd’hui un parc urbain planté d’arbres remarquables, avec ses allées, son kiosque et ses banians. Au fond, l’ancien bâtiment abrite le Muséum d’histoire naturelle, dont les collections sur la faune disparue des Mascareignes complètent utilement la visite. Une halte d’une heure, quand on est de passage dans le chef-lieu.
Bébour-Bélouve, la forêt qu’il faut voir
Aucun jardin ne remplace cette forêt. On y accède par la route forestière depuis La Plaine-des-Palmistes, ou à pied depuis Hell-Bourg, dans le cirque de Salazie.
C’est le domaine du tamarin des Hauts, un acacia endémique aux troncs tordus et couverts de mousses, qui ne pousse qu’ici et dont les peuplements denses forment la tamarinaie. Entre les troncs, les fanjans — des fougères arborescentes qui peuvent atteindre plusieurs mètres — occupent le sous-bois, avec des mousses, des lichens et des orchidées épiphytes. L’humidité est permanente, la brume fréquente, le silence rare ailleurs.
Le sentier du Trou de Fer part de là et traverse la plus belle portion de cette forêt. Même sans aller jusqu’au belvédère, la première heure de marche suffit à comprendre pourquoi ce massif est protégé. Plus de détails sur les accès dans nos pages randonnée et cascades.
Les espèces invasives, le vrai sujet
La menace principale n’est plus le défrichement, c’est l’invasion biologique : des plantes introduites, souvent par des jardins, ont échappé à la culture et étouffent les milieux naturels.
- Le goyavier, dont les fruits ravissent les promeneurs, forme des fourrés impénétrables où plus rien d’indigène ne germe.
- La vigne marronne, une ronce asiatique, recouvre des pans entiers de forêt et de rempart.
- Le troène de Chine et l’ajonc d’Europe gagnent sur les Hauts.
- La longose, un gingembre ornemental à fleurs jaunes, colonise les sous-bois humides.
S’y ajoutent rats, chats et fourmis, qui déciment les pollinisateurs. La lutte mobilise des équipes à l’année sur des chantiers d’arrachage manuel, dans des pentes à peine praticables.
Le jardin créole
Il mérite un regard, même s’il ne se visite pas. Autour des cases des Hauts, le jardin traditionnel n’a ni allée ni alignement : on y mélange sur quelques dizaines de mètres carrés des arbres fruitiers, des brèdes, des tubercules, des plantes médicinales et des fleurs, à l’étage et au sol. Chaque famille y entretient ses « tisanes » — ayapana, citronnelle, fleur jaune — et de quoi compléter les repas. C’est le laboratoire d’où sort une bonne partie de la cuisine réunionnaise, et le témoin d’un savoir qui se transmet sans être écrit.
Dans les Hauts de l’Ouest, autour de La Petite France sur la route du Maïdo, la culture du géranium rosat et sa distillation à l’alambic se visitent chez les planteurs : l’huile essentielle de géranium bourbon a fait vivre toute cette zone pendant des décennies.